Jean-Marie – Tant qu’on ose se battre

Chroniques du temps covidien 2 :


Tant qu’on ose se battre

Tant qu’on ose se battre, même si on essuie des échecs, on est digne de respect. (Lao She)

Le hasard fait que j’achève de lire un roman fleuve de l’écrivain chinois Lao She, « Quatre générations sous le même toit », qui conte les heurs et malheurs de son peuple sous le joug japonais qui a envahi son pays au début du siècle dernier. On y voit surtout au travers de quelques personnages clés comment se révèlent la vraie nature des individus dans les situations les plus dramatiques, comment certains parviennent à garder leur dignité quand d’autres pactisent et se laissent corrompre par le cruel occupant.

Et ce n’est pas tant à la Chine d’aujourd’hui que cela me fait penser. Car dans le « même temps » je lis un article du dernier Canard Enchaîné qui nous raconte comment des spéculateurs fortunés et sans scrupules achètent des actions d’entreprises dont le prix a dévissé afin de toucher en fin d’exercice des dividendes qui ont été fixés avant cette chute leur assurant des bénéfices dépassant les 10%.

Et je me souviens d’une autre info de la semaine dernière nous expliquant que profitant de cette chute des cours provoquée par l’épidémie, de gros actionnaires de grands groupes rachetaient les actions de leur propre groupe afin d’augmenter leurs actifs et donc leur pouvoir en espérant en plus une plus-value conséquente quand les cours remonteront. Pendant la crise le business continue…

Et curieusement je ne peux m’empêcher de penser aux concerts de louanges et de remerciements, qui fleurissent partout en ce printemps radieux, envers les personnels des hôpitaux, puis des soignants en général, enfin de toutes celles et ceux qui travaillent et maintiennent notre société en survie.

C’est vrai ce grand mouvement de solidarité fait plaisir à voir, il met du baume au cœur, il nous réconcilierait presque avec l’espèce humaine. Mais Lao She est là qui me tiraille l’esprit. Et je me souviens du jour de la Saint Valentin, le 14 février 2020, quand justement les personnels des hôpitaux nous demandaient de manifester notre amour à l’Hôpital qu’ils estimaient menacé, dont les conditions d’accueil et de travail ne cessaient de se dégrader à cause de plans de rigueur qu’on leur imposait, d’économies drastiques qu’on leur demandait de faire chaque année. Et bien nous n’étions pas si nombreux, 200 personnes peut-être alors que nous aurions dû être des milliers.

L’on me dit souvent que je ne vois que le mauvais côté des choses. Vieux débat de philosophe entre l’optimiste béat et le sombre pessimiste. Je me souviens d’un Michel Onfray expliquant qu’à côté de ces deux errements intellectuels il y avait la place à ce qu’il appelait le tragique qu’il définissait ainsi, celui qui, lucide, tente de voir la réalité telle qu’elle est, dans sa complexité, avec ses contradictions.

Aujourd’hui face à l’adversité, on nous annonce mobiliser des sommes colossales pour éviter que le pays ne sombre. Des sommes dont on a pas été capable de mettre le centième pour donner à notre système de santé les moyens de remplir sa mission, qu’il réclamait à cor et à cris. Depuis des années, on a pas cessé au contraire de le fragiliser alors qu’on avait le temps et les moyens de faire en sorte d’éviter d’être au bord d’une catastrophe sanitaire. Une catastrophe qui n’est pas dûe tellement à la dangerosité du virus mais à la capacité matérielle de prendre en charge sa rapidité d’expansion et les sérieux problèmes respiratoires qu’il provoque chez certains ; manque de personnel, de respirateurs, de masques adaptés, de tests, de blouses, etc, etc, …

Fâcheux constat que ces manques pour la 7ème puissance mondiale !

Au final ces sommes colossales dont l’Etat se porte garant, qui croyez-vous va les payer ?

Le bon peuple qui paye sans rechigner sa TVA, ses taxes diverses, ses impôts ? Les fraudeurs fiscaux qui sont rarement poursuivis et punis ? Les gros actionnaires spéculateurs qui œuvrent en toute légalité ?

Qui sera digne de respect dans cette affaire ?

Il faudra ne pas oublier de se poser ces questions au sortir de cette crise si on veut vraiment changer notre pays devenu si cruellement inégalitaire (voir les travaux de Thomas Piketty), pour le rendre simplement plus humain, plus juste, plus solidaire, plus viable. C’est à cette capacité et à la réalité des réponses et actions apportées par tout un chacun qu’on pourra juger de la sincérité des louanges témoignés aujourd’hui.

NB : Je viens d’entendre ce matin à France Inter une interview du philosophe Frédéric Worms par Ali Badou. Marc, un auditeur pose une question ; il ne supporte pas les discours martiaux de Macron, pour lui ce n’est pas la guerre ou alors les gens qu’on envoie travailler sans protection sont de la chair à canon, la vérité de la stratégie choisie n’est-elle pas plutôt de sauver les marchés financiers que la population (Alain Badou tente de l’interrompre en disant « c’est votre point de vue Marc »). Ben oui forcément c’est son point de vue !? Mais pas celui de Badou on a compris.Marc poursuit ; parce qu’il annonce des centaines de milliards pour eux alors que pour les Ephad on fait appel à la générosité publique avec la Fondation de France. Il y a urgence à faire le contraire, par exemple… » . Et là plus de Marc, Badou lui coupe la parole, le micro en fait et Worms répond sur l’usage du mot guerre mais pas sur la 2ème partie de la question qui était tout aussi légitime, qu’on soit d’accord ou non.

Un bel exemple de transparence et de liberté d’expression à la radio publique.


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