Jean-Marie – Charité bien ordonnée

Chroniques du Temps Covidien 10

« Charité bien ordonnée… »

« Charité bien ordonnée commence par soi-même » nous dit le proverbe, qui est sûrement un élément constitutif de la morale de certains et qui est heureusement mis à mal très souvent par la réalité.

En effet, en temps ordinaire nous sommes souvent sollicités par des appels à dons pour différents types de causes, pour soutenir telle recherche médicale, tel handicap, tel journal en difficulté, tel association caritative, tel mouvement d’idées, etc, etc… En temps exceptionnel ces sollicitations augmentent en nombre et en intensité ce qui est compréhensible. Elles sont la plupart du temps louables et justifiées. Et les structures qui les font sont aussi la plupart du temps vertueuses et efficaces. Des études sérieuses existent qui permettent justement d’évaluer tout cela (Igas, France Générosités, Idaf, Cour des Comptes…)

Il n’empêche que devant tant d’appels à l’aide, si vous êtes de nature généreuse et si vous disposez de moyens vous permettant de l’être, il y a parfois de quoi être un peu désemparé… difficile d’être insensible à toutes ces causes.

Il y a pourtant moyen de rendre la situation plus simple, plus efficace et plus juste pour tous. Ce qui nécessite d’éclairer un peu le sujet. Selon France Solidarités qui regroupe 109 associations ou fondations telles que la Fondation Abbé Pierre, ATD Quart-Monde ou Amnesty International, en 2018 le montant total des fonds gérés par le secteur s’élevait à 6,6 milliards d’euros qui se répartissaient ainsi :

  • 3,1 milliards d’euros de financement privé, essentiellement des dons des particuliers
  • 665 millions d’euros de legs
  • 3,6 milliards de financement public : subventions, concours publics (comme les prix de journée)

Le montant des dons des particuliers s’élève donc à 3,1 milliards d’euros qui ont été effectués par 5,5 millions de foyers donateurs (sur environ 28 millions de ménages). Ils sont pour 94% sont des donateurs fidèles

  • 70% du montant total des dons privés proviennent des 66,2 % des ménages donateurs disposant d’un revenu imposable de plus de 39 000 euros par an.
  • Les ménages donateurs ayant un revenu imposable inférieur à 19000 € ne représentent que 6,9 % du total et contribuent pour 3,5 % du total des dons. Et leur nombre et leur part diminuent régulièrement depuis des années. Ce qui est assez compréhensible.

Donc sur les 3,1 milliards € de dons de 2018, l’Etat en a pris en charge environ 2 milliards et le montant total des dons effectués par les particuliers n’est que de 1,1 milliards d’euros.

A ce stade de la réflexion on pourrait se demander s’il ne serait pas plus simple que l’Etat prenne en charge la totalité des dons. Sur 6,6 milliards il en assure déjà 5,6 et c’est avec l’argent des citoyens. Le produit net de l’impôt sur le revenu ayant été en 2018 de 72,55 milliards d’euros, 1,1 milliard € ne représenterait que 1,5 % d’augmentation. Concrètement pour un contribuable qui paie 1000 € d’impôt sur le revenu cela ferait une augmentation de 15 €.

On pourrait aussi faire d’autres choix budgétaires comme par exemple supprimer quelques niches fiscales dont le montant total était en 2018 de presque 120 milliards €. Oui, vous lisez bien, l’Etat s’est privé en 2018 de 120 milliards de recettes (le budget de l’Etat était en 2018 de 242 milliards €) sous forme de réductions, de crédit d’impôts qui profitent pour 70 % aux 10 % les plus riches (si certaines niches sont justifiées beaucoup ne le sont pas).

On pourrait aussi combattre plus efficacement la fraude fiscale (entre 80 et 100 milliards par an).

Pour autant, ceci étant dit, il ne faudrait surtout pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Car ce qu’il y a de précieux dans cette affaire de Charité, que je préfère appeler Solidarité, c’est justement le bébé, je veux dire l’élément humain.

Si la charité depuis des siècles n’a jamais réussi à éradiquer les misères du Monde, la vérité est peut-être qu’elle n’était pas faite pour cela. Et je crois que l’Abbé Pierre en 1954 et Coluche en 1985 n’étaient pas dupe de cela quand ils ont alerté l’opinion public sur la situation dramatique d’une partie de la population et fait appel à la générosité de tous de manière spectaculaire. Ne s’agissait-il pas plutôt de donner une leçon aux gouvernants de leur époque, de faire en sorte qu’ils assument enfin leurs responsabilités. Jamais au grand jamais il n’avaient imaginé devoir recommencer les années suivantes, et ça dure encore aujourd’hui. Néanmoins tous ces bénévoles et ces salariés, qui œuvrent dans ces associations, dans ces fondations, ont acquis au fil du temps une efficacité, un professionnalisme et une expertise incontestables et ils sont devenus indispensables à la société pour la maîtrise des problèmes qu’ils gèrent.

Pour eux, que l’argent vienne directement de l’Etat ou de particuliers et de l’Etat, qu’est ce que cela changerait ? Au contraire même puisqu’il n’aurait plus à dépenser de l’argent et du temps pour collecter des fonds. Il suffirait de vérifier les besoins de ces structures et de contrôler sérieusement l’usage des fonds publics attribués, ce qui se fait déjà en partie.

De cette manière tous les contribuables participeraient en fonction de leurs moyens et non 5,5 millions de foyers seulement. La solidarité prendrait tout son sens comme l’exprime si bien cet adage ancien repris par le Conseil National de la Résistance à la création de la Sécurité sociale, « de chacun selon ses capacités et à chacun selon ses besoins ».

Tout cela pour dire que dans une société vraiment solidaire il n’y a guère besoin de charité. Si nos gouvernants désiraient vraiment régler certains problèmes de société, il suffirait qu’ils en prennent la juste mesure et qu’ils décident des moyens nécessaires à leur prise en charge. C’est tout le problème posé aujourd’hui par l’évolution récente de notre système de santé qu’a mis cruellement en lumière la crise sanitaire liée au Covid19.

Pas étonnant que l’appel à dons lancé le 31 mars par Gérald Darmanin, ministre de l’Action et des Comptes publics pour soutenir les petites entreprises et les travailleurs indépendants pénalisés par la crise sanitaire en a surpris plus d’un.

Il serait bien qu’après cette épreuve que nous vivons tous collectivement et qui a pas mal chamboulé la vision du monde de certains, au point de les voir découvrir les derniers de cordée prendre la tête, on change concrètement le fonctionnement de nos sociétés afin de rendre ringard le proverbe si peu charitable cité au début. On pourrait peut-être alors le transformer ;

« Solidarité bien ordonnée commence par les plus en difficulté ».

Bonne « confinuation ».

Jean Marie


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