Jean-Marie : L’union fait-elle vraiment la force ?

Chroniques du temps covidien 4


L’union fait-elle vraiment la force ?

Il est vrai que dans une période aussi difficile que celle nous connaissons, il est parfois nécessaire de se libérer l’esprit, de s’évader un peu et même de pouvoir encore rire. Les Arts en général nous sont d’un grand secours de ce point de vue comme les journaux satiriques ou les bonnes blagues (que les bonnes!) qu’on s’envoie par mail. C’était le sens de ma précédente chronique consacrée à une échappée musicale avec le groupe Delgrès.

Mais il ne serait pas sain je crois de ne faire que cela. Ce à quoi pourrait nous inviter ces appels qu’on entend beaucoup ces temps-ci, à tous faire bloc face à la pandémie, à surtout ne pas nous diviser, à rester unis face à l’adversité, etc, etc…

Ne s’agit-il pas là de mettre à distance tout esprit critique ? Serait-ce démoraliser la population que de rechercher et de clamer la vérité des faits ? Ne serait-il pas pire de minorer la gravité d’une situation pour rassurer les gens ? Ne vaut-il pas mieux tenter de comprendre ce qui se passe pour se poser les bonnes questions quand la crise sera dépassée ?

Il ne s’agit pas ici de vaines polémiques, mais d’une juste compréhension des faits.

Sinon que faudrait-il penser de l’analyse qu’a sorti la cellule d’investigation de Radio France le 23 Mars, « Pénurie de masques : les raisons d’un “scandale d’Etat” ?, qui tente de comprendre les responsabilités de cette situation ubuesque ?

Ou cette autre du 31 mars provenant de la même structure intitulée « le ministère de la Santé s’est fié aux certitudes scientifiques sans envisager le pire ».

J’ai choisi à dessein un organe de presse qu’on ne peut suspecter de nourrir de stériles polémiques politiciennes pour bien montrer la nécessité de ce type de questionnement bien comprise par certains journalistes.

Un questionnement qui affecte aussi des artistes citoyens qui ne pensent pas que leur rôle est simplement de distraire, comme l’écrivaine Annie Ernaux qui a envoyé cette lettre au Président entendue hier sur France Culture :

Cergy, le 30 mars 2020

Monsieur le Président,

« Je vous fais une lettre/ Que vous lirez peut-être/ Si vous avez le temps ». À vous qui êtes féru de littérature, cette entrée en matière évoque sans doute quelque chose. C’est le début de la chanson de Boris Vian Le déserteur, écrite en 1954, entre la guerre d’Indochine et celle d’Algérie. Aujourd’hui, quoique vous le proclamiez, nous ne sommes pas en guerre, l’ennemi ici n’est pas humain, pas notre semblable, il n’a ni pensée ni volonté de nuire, ignore les frontières et les différences sociales, se reproduit à l’aveugle en sautant d’un individu à un autre. Les armes, puisque vous tenez à ce lexique guerrier, ce sont les lits d’hôpital, les respirateurs, les masques et les tests, c’est le nombre de médecins, de scientifiques, de soignants. Or, depuis que vous dirigez la France, vous êtes resté sourd aux cris d’alarme du monde de la santé et  ce qu’on pouvait lire sur la  banderole  d’une manif  en novembre dernier -l’état compte ses sous, on comptera les morts – résonne tragiquement aujourd’hui. Mais vous avez préféré écouter ceux qui prônent le désengagement de l’État, préconisant l’optimisation des ressources, la régulation des flux, tout ce jargon technocratique dépourvu de  chair qui noie le poisson de la réalité. Mais regardez, ce sont les services publics qui, en ce moment, assurent majoritairement le fonctionnement du pays :  les hôpitaux, l’Éducation nationale et ses milliers de professeurs, d’instituteurs si mal payés, EDF, la Poste, le métro et la SNCF. Et ceux dont, naguère, vous avez dit qu’ils n’étaient rien sont maintenant tout, eux qui continuent de vider les poubelles, de taper les produits aux caisses, de  livrer des pizzas, de garantir  cette vie aussi indispensable que l’intellectuelle, la vie matérielle.  

Choix étrange que le mot « résilience », signifiant reconstruction après un traumatisme. Nous n’en sommes pas  là. Prenez garde, Monsieur le Président, aux effets de ce temps de confinement, de bouleversement du cours des choses. C’est un temps propice aux remises en cause. Un temps   pour désirer un Nouveau Monde. Pas le vôtre ! Pas celui où les décideurs et financiers reprennent  déjà  sans pudeur l’antienne du « travailler plus », jusqu’à 60 heures par semaine. Nous sommes nombreux à ne plus vouloir d’un monde  dont l’épidémie révèle les inégalités criantes, nombreuses à vouloir au contraire un monde où les besoins essentiels, se nourrir sainement, se soigner, se loger, s’éduquer, se cultiver, soient garantis à tous, un monde dont les solidarités actuelles montrent, justement, la possibilité. Sachez, Monsieur le Président, que nous ne laisserons plus nous voler notre vie,  nous n’avons qu’elle, et  « rien ne vaut la vie » –  chanson, encore, d’Alain  Souchon. Ni bâillonner durablement nos libertés démocratiques, aujourd’hui restreintes, liberté qui  permet à ma lettre – contrairement à celle de Boris Vian, interdite de radio – d’être lue ce matin sur les ondes d’une radio nationale.

Annie Ernaux


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1 réponse

  1. Michel Casabonne dit :

    Bravo Jean Marie, ton analyse est juste et surtout lucide et bravo aussi à Annie Ernaux, qui laisse présager de grands changements à venir si l’on sait écouter les grondements encore très lointains d’orages qui arrivent… Le ciel se plombe à l’horizon,,, rentrez vos blancs moutons…

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